Une interview avec Nicolas Garrigue. Il est l’expert principal pour notre cours : la pérennisation de la paix et la gouvernance locale (décembre 2020) & l’auteur du Guide du PNUD sur la Gouvernance Locale dans les Contextes Fragiles et Affectés par les Conflits (2016).

The Knotted Gun, or “Non Violence Sculpture” by Swedish artist Carl Fredrik Reutersward. Located in the UN building.

Pourquoi on parle de pérenniser la paix et non de la construction de la paix?

Nicolas: La construction de la paix est la première étape après un conflit– elle entraîne souvent des changements structurels profonds qui peuvent bousculer les équilibres politiques, économiques et sociaux en place, et qui peuvent donc déclencher des réactions négatives de la part de ceux qui se considèrent ‘perdants’. Les attentes de la population peuvent être elles-aussi démesurées par rapport aux dividendes qu’une paix fraîchement ramenée peut réellement fournir, ces attentes ne peuvent être toutes contentées, la contestation sociale et politique peut renaître. Les risques sont donc grands – et cela s’est vu (ex. : Timor-Leste, Sierra Leone, Liberia, Afghanistan,) – que les conflits reviennent quelques années après la phase de construction de la paix. Il faut envisager que la paix, comme la démocratie, ne peut être prise pour acquise pour toujours : il faut l’entretenir en permanence, surveiller les tensions qui resurgissent et y pallier le plus vite possible, et surtout empêcher que les mêmes raisons qui ont déclenché le conflit en premier lieu (et, très souvent, elles sont liées à une gouvernance non inclusive et corrompue), ne se répètent.

Selon vous, quel est le rôle des collectivités locales dans la pérennisation de la paix?

Nicolas: Rétablir les services publics pour répondre aux attentes des populations affectées par le conflit. Mais le rôle des collectivités locales va bien plus loin, elles sont à l’interface entre les citoyens et l’Etat dans son sens large, c’est par elles que la confiance dans les institutions de l’Etat et dans son rôle peut être rétablie. Sans cette confiance, la paix ne peut pas être pérennisée. Il ne s’agit pas seulement d’avoir des collectivités locales performantes, mais elles doivent être transparente, inclusive et de redevable. Enfin, elles doivent améliorer la transparence de leur gestion financière, s’assurer que tous les contribuables paient leurs impôts locaux par exemple en fonction de leurs biens et expliquer à quoi ces impôts sont utilisés, établir un lien direct entre fiscalité et services publics – ce lien qui symbolise mieux que tout autre ce qu’est un contrat social équilibré et qui devrait être plus facile à démontrer au niveau local qu’à tout autre niveau. les collectivités locales ne peuvent pas pérenniser la paix seules. C’est un travail en commun avec les institutions / pouvoir nationale et la société dans son ensemble.

Nicolas Garrigue, main expert of the course and Freddy Sahinguvu, facilitator of the course.

Quelle est la relation entre décentralisation et la pérennisation de la paix?

Nicolas: C’est une relation ambigüe, si en théorie, tout pousserait à considérer que la décentralisation est par essence bonne pour la pérennisation de la paix. Les plus pessimistes diront que souvent la décentralisation dans un contexte de fragilité aigüe ou de sortie de conflit, a en fait accentué les processus d’exclusion envers certains groupes minoritaires, en donnant plus de pouvoirs à des potentats locaux sans réel redevabilité envers leurs citoyens ou l’Etat central, en décentralisation la corruption et en mettant aux commandes des administrations locales incapables de gérer efficacement des services publics à grande échelle. Les plus optimistes, pointent que la décentralisation a permis au contraire dans d’autres contextes de créer de vrais processus de participation des citoyens à la gouvernance, d’apporter des réponses plus rapides à leurs besoins du quotidien et surtout de renforcer la redevabilité des élites locales par le biais d’élections libres et équitables. Ce qui ressort de tout cela en fait est qu’il n’y a pas de loi d’airain, de déterminisme dans la relation entre décentralisation et pérennisation de la paix. Tout est une histoire de contexte, historique, politique, sécuritaire, etc. et de la façon dont la décentralisation est menée. Il y a tant de formes de décentralisation et d’étapes à franchir !

Pouvez-vous fournir un exemple d’un pays / une ville où les actions au niveau local contribuent à pérenniser la paix ?

Nicolas: Plus récemment, et dans un contexte de conflit ouvert, de nombreuses villes en Libye ou au Yémen réussissent à maintenir un certain niveau de services publics, de concorde local et de paix sociale, malgré un état central en état de totale déliquescence, car les élites locales ont compris qu’il était possible de s’unir, de trouver des solutions pratiques locales pour améliorer le bien-être de la population et de recréer ce lien de confiance qui fait tant défaut envers les dirigeants politiques nationaux. On ne peut pas parler dans ces contextes de conflits non résolus de pérennisation de la paix à proprement dit, mais de construction d’ilots de résilience. Est-ce qu’un chapelet d’ilots, comme on le voit en Libye, peut amener à une paix durable pour un pays au bout du compte ? Cela reste encore à prouver. Malgré tout, de nombreux spécialistes mettent en avant en effet le potentiel « pacificateur » des grandes villes dans les zones de conflit et de fragilité et poussent pour plus d’appui envers la gouvernance urbaine dans ces territoires.

Comment pensez-vous que les organisations internationales peuvent contribuer à une paix durable ? Comment peuvent-ils travailler avec d’autres acteurs locaux ?

Nicolas: Les organisations internationales sont un pilier dans la construction de la paix, et l’ont démontré à de nombreuses occasions. Cependant, elles ont souvent fait défaut dans le temps long dans les pays dits « post-conflit ». Pour preuve, la Banque Mondiale en 2011 dans son Rapport Mondial sur le Développement consacré aux conflits, à la sécurité et au développement, a estimé que 90% des conflits violents actifs au début du 21e siècle se déroulaient dans des pays ayant déjà connu un épisode de conflit sévère dans les 30 dernières année. De même, les organisations internationales – et plus généralement la communauté internationale – a été souvent bien incapable de prévenir l’apparition de conflits dans les pays fragiles (Mali, Niger, Sud Soudan, Myanmar) ou même dans des pays qui n’étaient pas, a priori, en état de risque élevé (ex. : Balkans, Ukraine, Honduras). Un engagement sur le temps long est donc essentiel et un changement d’approche qui prenne en compte la réduction des risques avant tout, au lieu de se concentrer sur le relèvement post-conflit avant tout et, en particulier, les processus de transition démocratiques (qui sont importants, mais sont loin d’être la solution miracle pour la construction d’une paix solide). En parallèle, il faut évidemment que les OI donnent une plus grande priorité aux acteurs locaux et à la gouvernance locale dans leur soutien à la pérennisation de la paix.


La pérennisation de la paix et la gouvernance locale


nicolas garrigue

Nicolas Garrigue est consultant senior en gouvernance locale et développement local dans des contextes affectés par des    crises. Il a travaillé à ce titre avec le Bureau du PNUD  pour l’appui aux  Politiques et   Programmes   (2012 à 2018). Avant cela, il a travaillé pendant près de 20 ans sur le terrain avec différentes organisations internationales – notamment l’UNOPS, le PNUD, International IDEA, et les missions de maintien de la paix des Nations Unies – en concevant et en mettant en œuvre des programmes de développement dans les domaines de la gouvernance,   la consolidation de la paix et   la démocratisation. Il a passé une bonne partie de sa carrière dans des pays fragiles et affectés par des crises (par exemple en Iraq, au Yémen, en Tunisie, en Libye, au Timor oriental, à Haïti, en Birmanie, en Palestine) en aidant à la reconstruction et au renforcement des systèmes de gouvernance nationaux et locaux et avec le rétablissement post sinistre et  conflit.  Nicolas est l’auteur du Guide du PNUD sur la Gouvernance Locale dans les Contextes Fragiles et Affectés par les Conflits (2016).